Editorial -

Galaxies N° 8

Galaxies N° 8 8

Ce n’est pas vraiment un marronnier, même si on en parle de plus en plus en ayant l’impression de ne pas le voir arriver, c’est le livre numérique. Il y a dans cette expression une charge culturelle intense qui se relie aussi à l’odeur du papier, neuf ou au contraire ancien, de la colle, à l’arrangement des caractères, à ces feuilles qui glissent sous le gras du pouce, à ces couvertures prometteuses, et parfois d’autant plus qu’elles peuvent être sobres. Et puis, livre vient de « liber », qui relie à l’arbre. Arbre de la connaissance, et la boucle semble bouclée : vade retro, e-bookanas.

Oui, mais ceux qui eurent cette idée il faut bien le dire géniale de découper en feuilles de hauteur égale les papyrus – jusque-là enroulés en volumina empilés dans des rayonnages en croisillons dans les grandes bibliothèques – en inventant ainsi le codex, qui donnera le livre, n’introduisirent en fait au début qu’une plus grande facilité de stockage et de manutention, ainsi que de nouveaux gestes. Il devint possible par exemple de feuilleter, et d’aller directement à une page repérée sans devoir parcourir l’ensemble du rouleau. Quelque chose de comparable au passage de la bande magnétique au disque compact.

Mais pour le reste, rien ne changeait. La lecture se faisait toujours à voix haute, ce qui permettait de donner sens à un texte dont les mots et les lettres se suivaient sans aucune interruption, sans espaces, ni ponctuation. Il fallut des siècles pour que les mots s’individualisent, pour que des signes viennent enrichir les textes en y mettant des respirations, des intonations, des intentions, et sans doute plus d’un millénaire pour qu’il devint possible de lire en silence, et sans même subvocaliser. Et qu’on ne s’y trompe pas, cette dernière fonction met aussi en jeu une évolution de la spécialisation et de la mise en action des zones cérébrales.

Il faut bien comprendre qu’en matière de livre électronique, nous en sommes encore à peine à couper les rouleaux en feuilles, et à penser à coudre ces pages ensemble sous forme de codex. Mais les volumina ont encore longtemps cohabité avec les reliures, et l’église éthiopienne continue à en produire. Le parchemin était inventé, et le papier rapporté de Chine avant de permettre à Gutenberg de commencer sa révolution.

Aujourd’hui, un nouveau cycle commence. On ne lit pas sur écran comme sur papier, et les nouveaux modes de lecture diffusent de plus en plus sur les anciens. Il ne tient qu’à comparer des magazines d’il y a vingt ans et des magazines actuels : il s’est établi un mode de lecture intertextuelle, avec d’incessants aller-et-retour entre texte, intertitres, diagrammes, illustrations, encadrés, ce qu’on pourrait appeler les aspérités du texte… Il est de notre responsabilité d’auteurs ou d’amateurs de science-fiction d’essayer d’imaginer ce qui pourra venir après le temps de Farenheit 451. Que deviendra la lecture, que deviendra le métier d’écrivain. La séparation entre écrivain, réalisateur de cinéma, scénariste, scénographe etc. va-t-elle s’estomper pour arriver à des œuvres totales et largement ouvertes et interactives ?

Cory Doctorow a choisi de mener sa recherche personnelle dans ces domaines. Son œuvre encore trop peu traduite en français se partage entre des chroniques et articles nombreux et pertinents qu’il publie sur le net ou dans la presse, et des nouvelles et romans où l’économie trouve une place particulière. Et cette exploration des voies nouvelles lui a fait toucher du doigt les excès de la protection des droits intellectuels, notion qu’il pourfend, qu’on soit ou non d’accord avec lui.

Informaticienne, Linda Nagata, notre seconde invitée, reste également une auteure peu connue en France. Denis Labbé, qui avait déjà publié une des nouvelles de cette auteure dans son dossier Space Opera (Galaxies No2), lui consacre cette fois un dossier que vient accompagner une longue nouvelle qui, à travers un fil assez classique, introduit dès 1993 aux thématiques du clonage, des nano-machines et des nouvelles technologies.

Deux auteurs, donc, deux approches de la science-fiction à la fois très nouvelles et très classiques, puisqu’essayant de projeter à travers les portes ouvertes par le développement des sciences la meilleure lumière sur l’avenir. Un peu ce que feront les mundanes que pourront découvrir bientôt ceux qui liront le numéro hors-série 2010.

Tirer tout ce qui est possible des voies nouvelles, c’est en quelque sorte ce que faisait Jules Verne. Arthur Evans, spécialiste de cet auteur et professeur à l’Université de l’Indiana, également rédacteur en chef de Science Fiction Studies, s’est intéressé au recyclage des sciences et des techniques non seulement chez l’Amiéno-Nantais, mais aussi chez un des écrivains qui se sont inscrits dans son sillage, aujourd’hui plus ou moins tombé dans l’oubli : Paul d’Ivoi, l’auteur des Cinq sous de Lavarède. L’abondance de la matière explique que, cette fois, les rubriques habituelles se soient faites porter absentes !

Au chapitre des nouvelles, mises à part celles de nos deux invités, un superbe texte de Pierre Stolze. On franchit parfois un peu les limites de la SF, mais avec tellement de talent qu’il faut sans tarder aller voir ce qui se cache derrière l’étrangeté du titre. Puis un texte original et qui nous a séduits de Sybille Marchetto. Et enfin, de Scott Christian Carr, un beau récit épistolaire qui vient fermer la première partie de ce numéro.

Remarquons enfin au passage que ce Galaxies numéro 8 porte au dos le numéro 50 de l’ancienne série, manière d’envoyer à Stéphanie Nicot et à toute l’ancienne équipe un amical salut du nouvel équipage.

Pierre Gévart

28 mars 2010

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