Editorial -

Galaxies N° 7

Galaxies N° 7 7

L’Amérique latine n’est pas seulement un autre continent, c’est un peu aussi une autre planète, ou pour mieux dire le meilleur des modèles jusqu’ici rencontré de ce que pourrait être l’étrangeté de la découverte d’une autre planète. Certes, aujourd’hui, à coups d’Airbus 380, à vol de Rafale, nous voici à l’ère du déplacement quasi-instantané. Mais imaginons que pendant des siècles, il a fallu pour y accéder franchir un océan dans des navires en bois qui mettaient à croiser de Dunkerque ou Marseille à Valparaiso ou Mar-de- Plata bien plus longtemps que n’en met aujourd’hui un skipper bien équipé à boucler deux tours du monde sur son trimaran. Alors, quand on débarque sur cette planète-continent, même plus après une traversée confortable comme celle qu’avait connue Claude Lévi-Strauss pour se rendre au Brésil, quand on pose le pied sur un aérodrome des Andes où l’oxygène vient soudain à vous manquer, quand on croise dans la forêt amazonienne des insectes énormes et inconnus ailleurs, quand on découvre que des histoires se sont écrites, que des dates résonnent aux oreilles des peuples qui n’évoquent pourtant rien pour nous, que des statues érigent les figures immortelles de héros nationaux strictement inconnus, alors oui, c’est une autre planète. Et, en arrivant à Potosi, source des richesses de l’occident renaissant, au milieu des villages de mineurs boliviens rouges comme la couleur du minerai argentifère, la science-fiction, le planète-opéra deviennent soudain vécu. Comment écrire de la science-fiction quand on vit dans un archétype sciencefictif ? C’est la question que Galaxies a posée à Jacques Fuentealba. Jacques, en plus de trois traductions de nouvelles écrites au Mexique, au Chili, à Cuba, et qui viennent s’ajouter à celles qu’il a déjà réalisées pour Galaxies, a confectionné le dossier du trimestre sur la SF latino… Il ajoute à un article de fond qui replace le genre, des interviews croisées et une bibliographie qui donnent envie d’en savoir plus, en allant voir du côté de Rivière blanche, par exemple, mais qui rendent aussi urgent un retour à Borges. Littérature latino, mais sans le Brésil ? Rassurez-vous, Galaxies a déjà en réserve une superbe nouvelle brésilienne qui viendra à son heure. N’oublions pas bien sûr la très belle couverture que nous a réservée Guillermo Romano, depuis Buenos-Aires.

Second point fort de ce numéro d’hiver, le texte de Martin Winckler. Voilà un auteur (La Maladie de Sachs) qu’on n’avait pas pris l’habitude de compter parmi ceux de la science-fiction, mais qui est loin de renier le genre. C’est Lucie Chenu qui s’est attaquée à cet écrivain majeur, en chroniquant tout d’abord ses quatre derniers livres, sortis en 2008 et 2009 : la trilogie Twain et le Choeur des femmes. Elle nous démontre bien que, indéniablement, nous nous trouvons ici dans la littérature de l’imaginaire, et plus qu’aux confins de la SF. Lucie a également recueilli les propos de Martin Winckler dans une belle interview, et lui a demandé de nous écrire spécialement une nouvelle, ce qu’il a bien voulu accorder aux lecteurs de Galaxies. Une nouvelle passionnante de médecine et de SF, que vous découvrirez en tête de ce numéro. La science-fiction n’était d’ailleurs pas une découverte pour Winckler, qui nous confiait cet été, à Montréal, où il réside actuellement, que c’est par là qu’il avait commencé avec la lecture, et avec l’écriture de nouvelles dans lesquelles il avait d’abord affuté son style… Un retour, donc. Après Martin Winckler (mais il ne s’agit pas ici de classer !) c’est Neil Gaiman, que nous avions également rencontré à Montréal, et qui a bien voulu nous confier une de ses nouvelles inédites en français. L’affaire des quatre et vingt merles, traduite par Jean-Luc Blary, met en scène un détective à la Raymond Chandler qui enquête sur le meurtre de Humpty-Dumpty, vous savez, ce Monsieur Culbuto, le gros oeuf qui tombe de son mur… Un voyage délirant dans les comptines et de l’autre côté du miroir qui réjouit et intrigue ! Bravo au traducteur qui a su repérer toutes les ficelles et toutes les références ! Ian Watson et Roberto Quaglia ont eu raison pour leur part de mêler l’Italie et le Grande-Bretagne pour construire cette nouvelle à l’humour terriblement glaçant, Eternité.com, dont on se plaît soudain à espérer, même si on est assez convaincu du contraire, qu’elle ne se réalisera pas de sitôt ; à moins que nos deux auteurs n’aient déjà déposé le brevet ?

Enfin Fabien Clavel, avec un texte assez Kafkaien, rend en contrepoint un hommage ambigu à la disparition d’un certain mur, il y a vingt ans. Du côté des rubriques, Autres-mondes revient ce mois-ci, avec Denis Labbé, sur l’écrivain Russe Vladimir Sorokine, qui a fait une incursion déjà remarquée dans les univers SF avec son livre Journée d’un Opritchnik ; la Finlande est le pays invité du mois, et particulièrement la revue PORTTI ; les notes de lecture recueillies et ordonnées par Laurianne Gourrier, et enfin, une nouvelle rubrique Bande dessinée qui sera animée chaque trimestre par Alain Dartevelle, à qui nous souhaitons la bienvenue dans l’équipe.

Et vous n’avez pas idée de ce qui vous attend dans les numéros suivants !

Pierre Gévart

21 novembre 2009

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