Editorial -

Galaxies N° 52

Galaxies N° 52 52

La SF face à l’environnement

À LA FIN DES ANNEES 2010, l’environnement est devenu incontournable, notamment à travers le leitmotiv du « développement durable », même si l’on constate que cela masque souvent du green-washing ou une volonté de laisser croire à la prise en compte des questions écologiques, tout en continuant des pratiques polluantes… À l’heure de la multiplication des crises alimentaires, chimiques ou nucléaires, du manque d’actions après la COP21 et de la menace d’une 6e extinction de la biodiversité, on peut prendre la mesure du chemin restant à parcourir, par-delà les discours politiquement corrects.

Dans ce contexte, on peine parfois à réaliser qu’il y a une cinquante d’années, seuls quelques spécialistes se préoccupaient de ces questions, ou cherchaient à alerter le public des multiples dérives qui menaçaient déjà la nature ou la santé humaine. Il est donc intéressant de regarder ce que la science-fiction des époques antérieures avait prédit à ce propos. On peut aussi s’interroger sur la manière dont les auteurs de SF intègrent l’écologie de nos jours et se demander si la science-fiction peut – voire devrait – aider le public à prendre conscience de ces enjeux ? Autant de questions auxquelles ce numéro spécial de Galaxies s’efforce modestement d’apporter des réponses à travers une série de nouvelles et d’essais.

Côté fictions, les thèmes abordés vont de préoccupations contemporaines comme la désertification, l’érosion de la biodiversité, le réchauffement climatique, les risques du nucléaire et l’essor des énergies renouvelables… jusqu’à des variations plus imaginatives faisant intervenir des êtres étranges ou venus d’ailleurs ; les auteurs ayant selon leur inspiration choisi des tons allant du grave à l’humoristique, en passant par le polar futuriste.

Les essais sont quant à eux l’occasion d’un voyage dans le temps et de prospective. Côté rétrospectif, il y est question de l’environnement chez Jules Verne et chez Pierre Boulle, ainsi que des auteurs de science-fiction ayant traité de l’environnement, de la fin du XIXe siècle jusqu’au début des années 1970. La prospective permet quant à elle de réfléchir aux éco-fictions et aux fictions climatiques (ou Cli-Fi), à travers le rôle que peuvent jouer les textes et les films dans la conscientisation des perspectives écologiques ou au contraire dans la tentation de s’en évader vers des univers moins inquiétants.

Cela amène aussi à s’interroger sur la science-fiction en tant que genre « ghetto » aux productions réservées, ou non, à un cercle plus ou moins fermé d’aficionados, et sur sa vocation, ou non, à l’engagement militant. La science-fiction n’a-t-elle pas en effet aussi parmi ses rôles d’informer et de transmettre des messages ? Au sein des grands classiques, qui sont d’ailleurs parvenus à toucher un public très large, ne trouve-t-on pas justement des œuvres engagées comme 1984 de Georges Orwell, Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley et Fahrenheit 451 de Ray Bradbury ? Ou parmi les films : Soleil Vert, V pour Vendetta et Avatar ? Pourtant, on apprend au détour des pages de ce numéro de Galaxies que de nombreux critiques ou anthologistes de science-fiction ont eu tendance par le passé à censurer ou à écarter les textes d’auteurs engagés.

Peut-être y a-t-il aussi ici un des paradoxes – ou une des contradictions – des moteurs qui alimentent l’imaginaire de la science-fiction. Beaucoup d’auteurs et de lecteurs ont été bercés par les idées de progrès et d’abondance promises par les sciences et les technologies. Beaucoup ont cru que le nucléaire fournirait une énergie infinie et sûre, ou que les chercheurs parviendraient à résoudre tous les problèmes de pollutions et de ressources naturelles, afin de satisfaire aux besoins d’une humanité à l’effectif toujours croissant. Après Tchernobyl et Fukushima, et face aux énormes difficultés à réduire les émissions de gaz à effet de serre, les discours rassurants et la façade attrayante – mais en partie illusoire – de la réussite des pays dits « émergents » ne suffisent pas à masquer une aggravation planétaire des perspectives.

Le sentiment d’un « No Future », qui s’est renforcé dans les années 1990, n’est d’ailleurs sans doute pas étranger à la période de désaffection qu’a connue la science-fiction au cours des deux dernières décennies, au profit des fictions de magie (Harry Potter), de vampires (Twilight) ou de fantasy (Le Seigneur des anneaux).

Comble de l’ironie, même les morts-vivants (The Walking Dead) paraissent désormais parfois moins effrayants à certains que l’avenir environnemental de notre planète. Espérons que ce no 52 de Galaxies convaincra les lecteurs que l’environnement peut aussi être un thème de SF stimulant et motivant.

Yann Quero

janvier 2018

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