Editorial -

Galaxies N° 5

Galaxies N° 5 5

Dans Contre-jour, son dernier livre, Thomas Pynchon (voir « Autres mondes ») cite Thelonius Monk : « Il fait toujours nuit, sinon, on n’aurait pas besoin de lumière ». Et la nuit, l’obscurité, la noirceur, c’est un univers dans lequel Catherine Dufour excelle à nous entraîner. Le dossier de ce numéro 5 de Galaxies est consacré à cette auteure majeure de la nouvelle science fiction française. Noirceur ? Cela ne veut pas dire que ce soit terne, mais on a ici exactement ce qui sépare les optimistes des pessimistes : quoiqu’on en dise, il n’y a pour les seconds aucune raison de se réjouir, alors autant en profiter tant qu’on le peut encore, et jeter des cris d’alarme avec la conviction que cela ne servira à rien. Au contraire, lancent les optimistes avec une insupportable façon de regarder devant eux en cherchant la moindre étincelle pour vous affirmer que c’est delà que va venir la lumière, au contraire, cela va finir par s’arranger.

On en revient à Monk. Un Jazzman n’ayant a priori aucune raison d’être considéré comme porteur d’une révélation irréfutable (un photophore, en quelque sorte), son aphorisme un peu oxymorien n’a finalement aucune raison non plus d’être pris au pied de la lettre, disséqué, commenté, et arrangé en article de foi. Mais quand même. Un soupçon d’exégèse nous transforme cela en métaphore de la littérature, et de la littérature de science-fiction en général.

Si les choses vont mal à ce point, et donc s’il fait toujours nuit, cela implique qu’on ait besoin aussi de lumière, c’est-à -dire de cette « science-fiction positive » dont un collectif d’auteurs britanniques souhaite fonder les bases. Au-delà , c’est de science-fiction qu’on a besoin, tout simplement, et il est intéressant de voir que ce besoin est la chose au monde la mieux partagée, même là où on ne l’attend pas.

Il ne s’agit pas seulement du domaine tchèque, qui nous ayant fourni Kafka, Capek et le mythe du Golem, constitue de manière évidente non seulement un des acteurs, mais même une des sources du genre. Il ne s’agit pas non plus des domaines archi-connus de la science-fiction anglo-américaine, ni des domaines hispaniques ou italien, que les lecteurs de Galaxies commencent à bien connaître, mais de la science-fiction arabe.

Il faut ici remercier Kawthar Ayed, qui a choisi de conduire en France et en français son travail de recherche sur ce genre dans cette culture, et qui se faisant a ouvert une fenêtre. Il y a, entre Damas et le Caire, entre le Caire et Casablanca, un firmament d’auteurs de SF jamais traduits dans d’autres langues, ou très peu. La convention nationale française de science-fiction 2009, dont Galaxies est partenaire, va donner à quelques uns de ces auteurs l’occasion de rencontrer des auteurs français.

Galaxies publie ici une courte présentation du mouvement et des extraits d’interviews de trois de ces écrivains, dont nous espérons bientôt pouvoir publier quelques textes rendus enfin accessibles.

C’est là encore un peu de cette lumière dont il était question. Une lumière qui se reflète de culture en culture, qui éclate, ici ou là , qui se répand, même si, selon qu’on soit de la cohorte des pessimistes, ou des troupes des optimistes, on ne sait pas bien si c’est celle de l’aube, ou bien du crépuscule.

Ce qui est encore le plus remarquable, peut-être, et, s’il fallait vraiment trouver une caractéristique (je n’ose parler de définition) à la science-fiction, ce serait celle-ci : une littérature dont les fans se réunissent régulièrement autour de conventions, de salons, de rencontres (ne manquez pas de lire à ce sujet Il est parmi nous, de Norman Spinrad, et le portrait acidulo-tendre qu’il brosse au fil des pages du milieu et de ses habitants ), et trouvent insupportable de penser qu’il put exister quelque part en ce monde ou ailleurs des textes de SF, et qu’on ne les connaisse pas !

Pierre Gévart

31 mai 2009

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