Editorial -

Galaxies N° 4

Galaxies N° 4 4

Avec ce quatrième numéro, Galaxies nouvelle série achève son premier cycle de saisons. Une année de mise en route, de rodage, parfois, de mise en place d’une nouvelle équipe et d’un nouveau fonctionnement. Et ma foi, Galaxies se porte bien, merci. Notre nombre d’abonnés se maintient à plus de 700, les départs largement équilibrés par de nouvelles arrivées, une distribution librairie qui avait disparu se remet en place, et nous venons de conclure un accord avec un diffuseur qui nous permettra d’être encore mieux représentés, et distribués. À quelques semaines près par ci, par là , de quoi laisser un peu d’imprévu à l’existence, nous parvenons à respecter notre rythme de parution et, je dirais, reflétant ainsi les nombreux courriers et mails reçus, que la qualité est au rendez-vous.

Et cela montre aussi que Galaxies était attendue, que Galaxies était et reste nécessaire, que Galaxies constitue un élément majeur du paysage éditorial français de la science-fiction. Je crois profondément que le cercle des lecteurs de science-fiction n’est pas un ensemble fermé, ou en contraction. Ce serait là une analyse défaitiste et imbécile, une de celles qui pourraient laisser croire à la nécessité d’une concurrence sauvage, à des lois du marché dont je demande encore à vérifier l’existence, et qui ne laisserait d’autre voie que de tenter de tuer celui d’en face en croyant un peu stupidement qu’il suffira ensuite de ramasser les dépouilles.

Laissons à ceux que ça amuse et qui s’y fourvoient cette analyse à deux sous. Je crois au contraire, et sans nier l’apport de l’émulation, que la multiplication des titres accroît la visibilité, et donc renforce l’attractivité du genre. L’addition de Galaxies, de Lunatique, de Bifrost, et je n’aurai garde d’oublier Black Mamba et Solaris, notre grande sœur québécoise, ne signifie pas un lectorat éclaté, mais un lectorat augmenté… Et nous, refusant de nous laisser happer au petit jeu des lazzis et des traits assassins, nous préférons travailler ensemble au rayonnement de la science-fiction, avec tous ceux qui le voudront.

Ce Galaxies numéro 4 se construit autour d’une auteure majeure, et qu’on ne peut classer (mais est-il raisonnable de vouloir toujours classer ?) qu’en termes d’intersections entre des genres, des mondes, des langues : Elisabeth Vonarburg.

Y a-t-il une façon différente pour les femmes d’écrire de la SF ? Julia Verlanger se faisant passer sans problème et pour de longues années, pour Gilles Thomas, Catherine L. Moore mêlant son style à celui de son mari Henry Kuttner sous le pseudonyme partagé de Lewis Padgett, Nathalie Henneberg prêtant sa plume à Charles : simplement dans le domaine de la science-fiction, ces trois exemples pourraient battre en brèche l’idée d’une spécificité de l’écriture féminine. Et donc, y a-t-il spécificité ? Invitant Élisabeth Vonarburg, Galaxies ne pouvait esquiver la question, et vous lirez plus loin la réponse qu’y donne l’auteure des « Chroniques du pays des mères » dans le long entretien qu’elle nous a accordé.

Mais deux ou trois exemples ne font pas une règle, ni un entretien une thèse. Dans une société dont les règles ont été longtemps imposées par les mâles, il est sans doute possible de trouver des écrivaines qui écrivent comme des écrivains et les choses deviendront plus intéressantes quand on trouvera à foison des écrivains qui écrivent comme des écrivaines. À moins qu’il n’y ait qu’une ou mille façons d’écrire, et que cela ne soit pas genré, comme on dit au Québec. Le sexe finalement permet-il d’établir des classements, des catégories ?

C’est sans doute un des paradoxes de la pensée d’Élisabeth Vonarburg que de revendiquer à la fois son appartenance à la catégorie des écrivaines, et de ne pas se sentir trop à l’aise dans un monde littéraire où déjà sans doute on a trop tendance à vouloir vous catégoriser, vous étiqueter, vous forcer à rentrer dans une case et vous empêcher d’en sortir.

Or, toutes ces précautions étant prises, et pour en revenir aux intersections, Élisabeth Vonarburg appartient finalement à plusieurs catégories qui se croisent et s’entrecroisent pour lui donner un statut à part : celui d’EVA, ainsi qu’elle abrège son nom. Ecrivaine de science fiction mais aussi de fantasy (c’est elle qui tient à ce que soit respectée la distinction), française devenue québecoise, francophone et traductrice, ne dédaignant pas à l’occasion écrire en anglais, quitte à se traduire elle-même. Elle ne rejette pas le qualificatif de passeuse de mondes qui lui est proposé dans l’entretien, et elle nous démontre bien, avec sa nouvelle « La Musique du Soleil », qu’elle est aussi et peut-être avant tout créatrice de ces mondes, capable, par le menu, de monter patiemment cet autre ou celui-ci, de le faire tenir, de lui donner profondeur et mystère, et de lui laisser ce mystère, ce que, pour l’heure, ne parviennent pas toujours à respecter les écrivains.

Et puis féministe. Mais encore faut-il à ce mot rendre toute sa valeur. Désireuse non de l’éradication des hommes (car après tout, la relative éradication qu’elle installe au pays des mères ne génère pas autant que cela de bonheur social), mais d’une vraie égalité, non pas dans l’accès aux modèles d’une société forgée par des siècles de domination masculine, mais dans la construction commune de nouveaux modèles porteurs d’une diversité reconnue. Vous lirez là -dessus avec intérêt le bel article que lui consacrent J-C Dunyach et J-C Hoël.

Diversité donc de l’écriture des femmes, ainsi que l’illustrent aussi dans ce numéro Nicoletta Vallorani, avec un texte d’écorchée vive, implacable et froide dans son organisme mille fois reconstruit, de Laurence Suhner, pour laquelle au contraire c’est un amour de l’autre allant jusqu’à l’abandon du corps, et bien sûr la nouvelle d’Elisabeth Vonarburg, mais encore l’interview de Megan Lindholm…

Diversité, mais dans les trois textes pourtant, il s’agit bien de corps et d’identité … Élémentaire, mon cher Watson , pourtant, c’est bien ce thème-là également qu’on retrouve dans Boulonnaille, de Timothée Rey, ou encore dans le texte déjanté de Jetse de Vries …

Mais allez donc plutôt y voir vous-mêmes !

Pierre Gévart

23 février 2009

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