Editorial -

Galaxies N° 2

Galaxies N° 2 2

Nous vivons dans des temps sans espoir, écrit Kristine Kathryn RUSCH dans la livraison de juillet 2008 de la revue « Asimov’s science fiction » (pour les pinailleurs : pas de trait d’union en anglais !). Elle se réfère, disant cela, au temps où « Le monde entier regardait là -haut ». C’est d’ailleurs ainsi qu’elle titre sa chronique, en évoquant cette génération à laquelle elle et moi appartenons et pour laquelle les héros existaient, avaient des noms et des visages, et allaient dans l’espace.

Aujourd’hui, ni elle, ni moi ne connaissons les noms des astronautes, cosmonautes, spationautes ou taïkonautes… Il est loin, le temps où, jeune étudiant, j’avais l’impression, en obtenant, ébloui, un long entretien avec le cosmonaute Pavel Popovitch, de fréquenter les Dieux, et encore plus celui où je passais fébrilement la nuit du 21 juillet 1969 à impressionner pellicule après pellicule avec des photographies de mon écran de télévision ! C’était un temps où le voyage spatial nous apparaissait comme allant de soi, où nous étions persuadés que, en 2008, des bases permanentes seraient occupées sur la Lune et sur Mars, et que des milliers de travailleurs spatiaux vivraient en permanence dans un chapelet de stations spatiales égrenées un peu partout dans le système solaire, que des ateliers, déjà , commenceraient l’assemblage des nefs interstellaires…

Le space opera, alors, cette forme de la littérature de science-fiction qui pose comme acquis le principe du voyage spatial à grande échelle et de la colonisation de toutes les planètes possibles, nous semblait comme devant aller de soi.

Puis, le vent de l’Histoire a tourné. L’Homme, qui acceptait parfaitement l’idée de pouvoir terraformer d’autres planètes, s’est soudain aperçu, avec stupeur qu’il « anthropoformait » la Terre de façon catastrophique. Et le voyage, le progrès technique, la colonisation de nouvelles planètes ont soudain basculé dans le camp du mal, du politiquement incorrect, remplaçant en quelque sorte le pêché originel, trop vite évacué avec la religion dans une société profondément marquée par son héritage judéo-chrétien. Dès lors, le space opera perdait son caractère anticipateur pour rejoindre le monde des contes et de la mythologie dans lequel la fantasy n’a guère eu de mal à lui tailler des croupières.

Il n’est pas inintéressant de constater qu’en ce début de XXIème siècle, et au moment où elle réhabilite le souvenir de Zheng He, un des plus grands explorateurs de l’histoire de l’humanité, la Chine, objet de tous les débats, soit celle qui relance la course à la Lune, et, ce faisant, remet au goût du jour la sortie de la biosphère, quelque chose, à bien y réfléchir, d’aussi improbable, inédit et pourtant inéluctable que la sortie des eaux… Et donc préface à la mise en place du décor de space operas qui ne soient plus nécessairement confinés dans le domaine de l’irréalisable et donc du conte…

Mais ce faisant, je veux dire passant par ce doute, cette intériorisation de tout ce qui fait notre quotidien et n’avait aucune place dans les space operas de la grande époque : les PC, les téléphones portables, les manipulations génétiques, le métissage des cultures, l’ère virtuelle, nous avons aussi suffisamment appris qu’il n’y a pas d’anticipation, que la vraie formule n’est pas celle de Jules Verne : ce n’est pas ce que tout homme est capable d’imaginer qu’un autre homme peut réaliser, mais ce que tout homme assez fou et déjanté est capable de réaliser qu’un autre homme n’aura jamais pu imaginer… Et le plus improbable devient alors le plus probable… Et tel est aujourd’hui le cas du space opera.

D’où ce thème, qui aurait pu paraître, qui paraît, qui paraîtra à certains désuet, dépassé, détestable : ringard, mais qui fait mieux que survivre : qui vit, qui existe, qui évolue, qui est, et auquel ce numéro, avec le dossier préparé par Denis Labbé, ouvre une très large place…

Pierre Gévart

30 juillet 2008

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