Editorial -

Galaxies N° 39

Premier numéro de l’année. Une année terrible vient de s’achever, qui a vu plusieurs fois la foudre s’abattre sur la société française comme sur celle de trop nombreux pays. Au cœur de tout cela, du terrorisme, des extrémismes, ce rapport à l’autre, toujours difficile, toujours à repenser, toujours à redouter. Nous, à Galaxies, nous voudrions contribuer à une autre vision du monde, pas une vision Bisounours, mais celle d’une ouverture maîtrisée, volontariste, fondée sur la confiance et la connaissance. À notre petite échelle, trop petite, c’est ce à quoi nous travaillons en nous efforçant d’aller toujours chercher la science-fiction là où elle se trouve, c’est-à-dire partout, et parce que nous croyons que notre littérature constitue un irremplaçable laboratoire d’idées.

Dans cet esprit, Denis Taillandier nous avait mis l’eau à la bouche avec ses deux articles précédents sur la science-fiction japonaise, dans les numéros 28 et 31 de Galaxies. Nous attendions donc avec impatience le dossier qu’il nous avait promis, le temps pour lui de parachever sa thèse, de la soutenir le 28 août dernier, et d’obtenir son doctorat, avec mention très honorable, assortie des félicitations du jury. Le thème en est passionnant, puisque Denis a travaillé sur « Les nanotechnologies dans la science-fiction japonaise (1960-2010) ». Il en donne cette présentation : « L’objectif de cette thèse est de montrer que la science-fiction japonaise, encore largement méconnue et très rarement traduite, offre un formidable terrain d’investigation pour une réflexion sur les technosciences, et plus spécifiquement les nanotechnologies. Elle repose sur l’idée que, contrairement aux travaux scientifiques, les textes littéraires, dans leur diversité, permettent de révéler les problèmes socioculturels et représentationnels liés aux changements conceptuels et aux innovations technologiques. » L’introduction de cette thèse sera disponible avec les éditions numériques de Galaxies, et nous espérons que le texte intégral en sera rapidement accessible. Pour mener à bien ce dossier, Denis Taillandier s’est adjoint les talents de Tony Sanchez et de Julien Bouvard (Maître de Conférences en Études japonaises à l’Université Lyon 3).

Le dossier est passionnant, et il s’accompagne de deux longues nouvelles qui nous introduisent dans deux univers bien différents : Ueda Sayuri, dans un texte où se mêlent génétique, identité et gémellité, nous conduit dans le Japon des dragons et de Godzilla, bien que dans un style tout différent, alors que Itoh Keikaku, auteur trop tôt disparu, nous transplante, avec une vérité de sentiments qui nous glace, dans l’Afrique des guerres civiles et des enfants soldats, c’est-à-dire encore dans une réflexion sur l’identité.

Il s’agit d’ailleurs ici d’un thème qui résonne avec celui de plusieurs des nouvelles de la première partie. La rencontre de l’autre, que celui-ci soit un extra-terrestre ou une intelligence artificielle. Renouant avec les grandes traversées, Jean-Pierre Laigle, Liz Coleman et Karen A. Simonian abordent chacun à sa façon ce thème de la rencontre. Simonian, l’Arménien, y place une sagesse ; son voyage, si lointain fût-il, n’a qu’un but : se rencontrer soi-même à travers la rencontre de l’autre. Laigle, qui choisit de n’offrir à son personnage que des compagnons artificiels, s’interroge pour sa part sur notre capacité à comprendre le message d’un autre monde, autre monde que Coleman présente dans un texte sensible et résonnant terriblement avec les préoccupations et les idées qui traversent notre histoire.

Quant à Jean-Louis Trudel, il déploie magistralement, comme à son habitude, le décor d’une société des virusses (ce n’est pas une faute, mais un mot-valise) et des maladies publicitaires, mais ce n’est que pour mieux nous peindre les tréfonds de l’âme humaine. Cette même âme que Sylvain Lamur expose au paradoxe d’une amélioration tellement surhumaine des performances sportives qu’on en arrive à courir en temps négatif !

Un très beau numéro, donc, très riche, passionnant aussi bien dans ses fictions que dans ses articles de fond. Il faut bien entendu y entendre aussi (le mot est bien choisi), la chronique SF et Musique de Thomas Bauduret et Jean-Michel Calvez, consacrée cette fois au groupe Tangerine Dream, le retour de Philippe Ethuin et de son « bouquineur », sur le premier surhomme de la SF, saluer l’arrivée parmi nous de Pierre Stolze, qui adjoindra désormais sa chronique régulière à celle que coordonne Laurianne Gourrier, rendre à l’actualité cinématographique l’hommage qui lui est dû avec une visite de l’équipe Galaxies à l’un des créateurs de Yoda, aux Caraïbes, et remercier encore Alain Dartevelle pour la qualité de sa rubrique Strips.

Allons bon ! certains vont peut-être penser que ce n’est plus un éditorial, mais une distribution de prix ! Ils n’auront peut-être pas tort, mais ils n’auront qu’à se jeter dans la lecture pour se rendre compte que tout cela est bien mérité !

Bonne lecture, donc et très bonne année à tous !

Pierre Gévart

20 décembre 2015