Editorial -

Galaxies N° 33

DANS Rêve de Fer, Norman Spinrad imagine qu’Adolf Hitler, déçu par les suites de la guerre de 1914-1918, émigre aux États-Unis et que, devenu écrivain de science-fiction, il produit un roman d’Utopie dystopique, un livre dans lequel il invente le monde tel qu’il aurait pu être si lui, au lieu d’être un écrivain, avait été ce héros aryen, blond, pur et doté d’yeux parfaitement bleus. Dans ce livre, l’uchronie elle-même n’occupe que quelques pages. Le gros morceau, c’est ce roman terrible. Bien entendu, Spinrad, en 1972, écrit, quoi qu’on puisse penser de Hoover et de Richard Nixon, dans un monde démocratique. Mais ce qu’il produit, comme objet fictionnel ressemble beaucoup à ce qu’auraient pu, qu’ont pu écrire des auteurs nazis.

Le nazisme est un de ces totalitarismes sur lesquels Patrice Lajoye m’a proposé de construire un dossier pour Galaxies. Ce qui l’intéressait, et ce qui m’a convaincu de le suivre, c’était cette interrogation : quelle utopie en dystopie ? Comment la science-fiction, notre chère science-fiction, que nous parons parfois de toutes les qualités, dont nous pensons qu’elle dénonce, qu’elle prévient, comment peut-elle également dénoncer ce qui nous paraît positif ou annoncer ce que nous considérons comme le pire. D’une certaine manière, aujourd’hui, pour certains extrémistes persuadés de la nuisibilité de l’homme en temps qu’espèce, une dystopie aboutissant à la destruction d’une grande partie de l’humanité n’est pas vraiment une dystopie, mais une manière d’espoir, et donc de chemin vers l’Utopie. Mais écrire de la science-fiction sous un régime totalitaire, ce n’est pas non plus forcément écrire en complicité, cela peut aussi être résister. Patrice Lajoye, à propos de la Russie, Elmar Podlasly, à propos de la période nazie, Philippe Ethuin sur la France collaborationniste, Bruno Pochesci sur un écrivain sous Mussolini, et surtout Cristian Teodorescu, dont est ici reproduite, relue et complétée par lui, la conférence qu’il a prononcée à Amiens, en juillet dernier, sur la science-fiction sous Ceausecu, apportent chacun son témoignage.

L’utopie dystopique que j’évoquais ci-dessus fait écho à la nouvelle surprenante que nous livre Jake Kerr. À l’heure d’Internet et de Wikipedia®, cet auteur nous livre un dossier constitué d’extraits à venir de l’encyclopédie coopérative, mais aussi de divers documents consacrés à un personnage : Julian Prince, nobélisé en 2031, documents à travers lesquels se peint une terrible réalité, tout l’art de l’auteur étant ici de ne faire que l’effleurer par des sous-entendus, cette réalité supposée faisant partie, pour reprendre l’expression d’Irène Langlet, de la méta-encyclopédie que doit se construire le lecteur de science-fiction. Autre méta-encyclopédie à construire, celle des cités volantes de Vénus dans l’une desquelles Jean-Louis Trudel place l’action de sa nouvelle. Un mode narratif différent, et c’est sans doute le second thème fort de ce numéro que de nous offrir cette diversité des styles, des approches et des thèmes. Jean-Paul Dekiss, lui, vient installer l’étrange, le décalage par un traitement stylistique qui dérangera les classiques, mais il faut aller au bout de son chemin pour en saisir tout l’intérêt. Gulzar Joby, comme d’habitude, nous place dans un vécu hypothétique et pour le moins dérangeant, avec doigté et maestria.

Le gros morceau de ce numéro est la novella de Connie Willis. Une novella, ce n’est pas courant dans nos pages. Celle-ci vient en quelque sorte faire écho au numéro 22, « Tuer le Temps », dans lequel l’écrivaine avait bien voulu répondre à nos questions, à l’occasion de la sortie de son dernier roman. Connie Willis a une manière bien à elle de conduire des histoires de grande envergure à travers les pensées et les préoccupations quotidiennes de ses personnages. Les hommes et les femmes qui font avancer la science sont avant tout vivants, avec des histoires de cœur, des enfants insupportables, des traites à payer à la fin du mois, etc. Ils sont vivants ! En contrepoint à ce texte foisonnant, une très courte et très jolie nouvelle de Deborah Walker, sur un thème très voisin, pour refermer la première partie de la revue.

Galaxies aborde l’année 2015 avec optimisme. Les lecteurs sont fidèles aux six rendez-vous annuels que nous leur fixons et nous les en remercions. Les projets ne manquent pas : des dossiers auteurs, des dossiers géographiques (le Brésil, le Japon, etc.), des dossiers thématiques, et des textes variés et nombreux, en provenance du monde entier. Parallèlement, les éditions électroniques se développent, essayant à chaque fois d’apporter un bonus. Nous continuons à explorer l’avenir, tout en commençant à construire notre double candidature aux conventions française et européenne de science-fiction, en 2018, à Amiens.

Un programme riche, chargé pour une année que nous vous souhaitons à tous réussie, fructueuse, inventive, étonnante, et pleine d’espoir.

Bonne année 2015, donc, et bonne lecture !

Pierre Gévart

21 décembre 2014