Editorial -

Galaxies N° 30

Cette année, la Convention nationale française de Science-Fiction, quarante-et-unième du nom, se déroule à Amiens, ville dans laquelle Jules Verne vécut et écrivit ses derniers romans. Galaxies étant partie prenante à l’organisation de cette rencontre annuelle de la science-fiction française, il était tout naturel que nous lui consacrions notre numéro d’été. Et plus particulièrement, dans toute l’œuvre de Jules Verne, nous avons choisi d’organiser ce numéro autour du personnage du Capitaine Nemo.

Si on veut bien y réfléchir, Nemo, avec son passé de prince oriental fortuné, avec sa rage contre la société, et surtout contre la société britannique, ses actions terroristes – couler des navires en temps de paix relève du terrorisme – Nemo, aujourd’hui, cela aurait pu être Ben Laden, la diabolisation du monde ! Et pourtant, c’est un héros, et même un héros positif. Nemo, c’est cette intelligence hors pair, c’est cette maîtrise de l’élément marin, c’est cette capacité à vivre ses idées jusqu’au bout, ce mépris de la société, de l’argent, des valeurs bourgeoises. Ce qui, reconnaissons-le au passage, ne l’empêche pas de s’être aménagé au sein du Nautilus un appartement princier, de jouer de l’orgue et de se complaire dans des canapés richement tendus de tissus cossus, en fumant un cigare aux algues devant la baie vitrée ouverte sur les fonds marins. Pendant ce temps-là, l’équipage s’entasse dans d’obscures coursives, imagine-t-on.

Bon, me direz-vous, si je ne l’aime pas, Nemo, alors pourquoi lui consacrer un numéro spécial ? Eh bien, là est le problème, justement : on peut avoir envie de juger le capitaine terroriste pour ce qu’il est, et succomber au charme du personnage. Et y succomber d’abord parce que Jules Verne en a voulu ainsi. Jules Verne, cet aventurier rentré, ce mousse récupéré de justesse par son père au moment où il allait emprunter la route des Indes à bord d’un fier trois-mats, Jules Verne cet auteur de théâtre qui s’était construit le rêve d’une carrière parisienne dans l’affolement perpétuel des salles à l’italienne, des actrices, des soirées, des artistes, et qui finit bourgeois d’Amiens, aux sympathies radicales, admirateur des jeunes États-Unis, mais ancré en Picardie, Jules Verne qui se rêvait Nemo, mais vécut Pécuchet… C’est lui qui a fait passer en Nemo toute cette vie rêvée, tous ces enthousiasmes juvéniles, toute cette révolte.

Nemo, c’est l’anti Cyrus Smith, l’ingénieur de l’île mystérieuse qui n’a de cesse de s’installer, de croître, de construire encore et toujours. Nemo a bien construit le Nautilus, mais Verne ne s’y attarde pas. Le Nautilus est un fait, il est caché sous la surface des océans, comme la personnalité du prince Dakkar est cachée en Verne. Il ne construit pas une ville, un état, une communauté, car cela ne l’intéresse pas. Peu importe de se fabriquer des chaînes : l’essentiel est de les briser. Et pourtant, Nemo reste humain. Il préserve Arronax pour que celui-ci témoigne, et sur l’île, il devient l’ange gardien de ce Smith auquel tout l’oppose…

Nemo est un personnage complexe, un personnage attachant, un personnage qui provoque l’imagination. Il n’est qu’à parcourir les rayons des vendeurs de BD pour s’en persuader. Il n’est qu’à tourner les pages de ce numéro spécial pour en être convaincu. Bien sûr, vous ne trouverez pas ici tout ce qu’il y a à savoir, ou à imaginer sur ce personnage (et j’aimerais ici utiliser l’anglicisme « ce caractère », qui n’est d’ailleurs qu’un anglicisme emprunté au français). L’appel à textes Nemo a provoqué, au sens plein du verbe, l’envie, le besoin, l’urgence d’écrire d’auteurs nombreux, prestigieux, talentueux. Ceux-ci se sont amusés à faire irruption dans l’œuvre de Jules Verne, et ceux-là ont pénétré le cerveau de l’écrivain, ont mis à jour les vies multiples de Nemo, ont exploré son archéologie, son influence culturelle et anthropologique, dans les domaines de l’imaginaire, et sont allés visiter les visions étrangères, philosophiques, littéraires, cinématographiques et j’en passe du « fameux Capitaine ». Je n’en citerai aucun pour les citer tous. Il n’est qu’à revenir au sommaire pour en apprécier la richesse et la diversité ; il n’est qu’à en entreprendre la lecture pour se perdre dans la fascination de ces multiples écrits.

Le succès de cet appel a justifié d’ailleurs que ce numéro de Galaxies soit vraiment spécial, et, comme les textes étaient vraiment nombreux et de qualité, qu’une soixantaine de pages de plus encore (ou leur équivalent) vienne s’y ajouter dans l’édition électronique (cinq nouvelles et un article).

Alors, plus que jamais, bonne lecture !

Pierre Gévart

15 juin 2014