Editorial -

Galaxies N° 27

LA SCIENCE-FICTION soviétique, qui s’était développée indé-pendamment des courants anglo-saxon ou français, a soudain vu la société dans laquelle elle avait pris forme depuis Konstan-tin Tsiolkovski réellement s’effondrer avec la fin de l’Union soviétique. L’une des caractéristiques de notre genre littéraire est justement d’entretenir un dialogue constant avec la société, que celui-ci soit consensuel, comme chez Efremov, ou critique et d’opposition comme tendait à l’être celui des frères Strougatski. Alors, que se passe-t-il quand la société voit s’effondrer ses structures, quand son cadre géographique lui-même vole en éclat, comme ce fut aussi le cas pour la science-fiction soviétique ? La tenue à Kiev de la Convention européenne de science-fiction 2013 était l’occasion rêvée d’essayer d’en savoir plus sur ce grand pays né de l’éclatement de l’Empire – pour reprendre les termes popularisés par Hélène Carrère d’Encausse. Nous avons donc dépêché sur place nos deux spécialistes, Patrice et Viktoriya Lajoye, pour qu’ils tentent de nous éclairer.

Patrice et Viktoriya ont au passage profité de leur présence à la Convention européenne pour recevoir de l’European Science Fiction Society (ESFS) le Prix 2013 des meilleurs traducteurs européens. L’un et l’autre se dépensent en effet sans compter pour faire connaître en France la science-fiction d’expression russe, non seulement dans Galaxies, mais aussi dans d’autres supports, et sur leur site internet www.russkaya-fantastika.eu. Mais Galaxies prend sa part de cette reconnaissance ! Nos deux envoyés spéciaux ont participé pleinement à la manifestation, et ce, d’autant plus facilement qu’il n’y avait pas pour eux de barrière de la langue. Ils ont ramené deux interviews et un bel article, ainsi que quatre nouvelles écrites par des auteurs ukrainiens. Leur travail permettra de mieux appréhender comment s’écrit, se lit, se reçoit la littérature de l’Imaginaire dans l’Ukraine d’après l’URSS. La place finalement assez marginale qu’y tient désormais une science-fiction souvent teintée de fantastique slave est assez révélatrice de la difficulté qu’il y a pour un pays à se tourner vers l’avenir quand le passé reste à construire, et quand le présent, déchiré entre la Russie et l’Union européenne, est encore, au moment où s’écrivent ces lignes, si incertain et menaçant avec cette difficulté supplémentaire que l’Ukraine fut un jour la Rus’, c’est-à-dire le foyer historique de la Russie…

Venant après le dossier du numéro 11, consacré à la science-fiction russe, celui-ci n’est ni un complément, ni une redite. C’est un autre voyage, et c’est encore une illustration de la ligne que s’est fixée Galaxies d’aller explorer toutes les littératures de SF. Dans un prochain numéro, la revue abordera ainsi la science-fiction japonaise avant de lui consacrer en 2015 un dossier entier.

Mais Galaxies ne veut pas pour autant laisser de côté la science-fiction française. C’est la raison pour laquelle nous publions dans ce numéro la première partie du triptyque de Jean-Pierre Fontana sur l’histoire du fandom français. Une histoire comme d’habitude très documentée, abondamment illustrée de photos et de documents, par celui qui en fut tout à la fois acteur, auteur, instigateur, organisateur, et qui aujourd’hui, entre autres, est avec son toujours complice Jean-Pierre Andrevon le rédacteur en chef de la revue Lunatique que nous accueillons deux fois par an.

Science-fiction d’expression française encore à travers les nouvelles de Laurent Gidon, Patrice Lussian et Martin Lessard, le rêve, chez le premier, la fin d’un rêve, chez le second (qui plaira aux amateurs de Planète-Opéra), et la naissance des sentiments, chez le troisième. Pour leur part, Santiago Eximeno, avec le fils maudit de l’Araignée, et Keffy R.M. Kehrli, avec sa fille qui n’avait jamais vécu, viennent apporter d’autres sonorités.

Un numéro riche, encore une fois, pour terminer cette sixième année de Galaxies nouvelle-série, et déjà annoncer la septième.

Bonne lecture !

Pierre Gévart

Le 30 novembre 2013